Chapitre 1

Funérailles

 

 

        -Parents et amis, joignez-vous à moi pour dire la prière que notre Seigneur nous a apprise.

 

Alors, tous en cœur ils prononcèrent ces paroles :

« Notre Père qui es aux cieux… »

 

Les cieux étaient gris et ternes en cette triste journée. Ils annonçaient la tempête qui était imminente. D’ici quelques heures, les routes seraient enneigées et la ville revêtirait son manteau blanc.

 

« …que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »

 

Ceci ne pouvait pas être sa volonté, se disait Sylvia. Aucun dieu ne pouvait être aussi cruel et injuste. Comment pouvait-il lui prendre son mari à un âge aussi jeune, il n’avait que vingt-six ans…

Vingt-six ans… C’est beaucoup trop jeune pour mourir!

Beaucoup trop jeune pour être veuve!

 

Depuis deux jours maintenant, elle souhaitait  se réveiller de son cauchemar, mais il n’y avait rien à faire. Elle était incapable de faire face à la réalité. Comment pouvait-elle vivre sans lui, son mari, son amant, son meilleur ami depuis dix ans. Qu’allait-elle faire maintenant ?

 

Le groupe, réuni autour du cercueil qui descendait vers sa destination finale, continuait sa prière :

« …donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos offenses… »

 

C’est à ce moment que quelque chose d’assez inusité se produisit.

Seul le prêtre et quelques personnes prononcèrent:

« …comme nous pardonnons aussi… »

 

 

 Le prêtre leva les yeux et regarda parmi l’assistance quasi muette ce qui avait bien pu se produire pour que tout le monde ou presque, devienne muet comme des carpes. Il scruta du regard les proches du défunt et réalisa que les deux seuls, à part lui-même, qui priaient encore étaient un homme et une femme qui semblaient aussi stupéfaits que lui du silence spontané du reste du groupe. Ce n’était pas la première fois que le vieux curé voyait cette réaction. Lorsque le pardon n’est pas une option possible dans le cœur de quelqu’un, ces paroles ne sortent pas facilement. Cependant, c’était la première fois qu’il voyait une assemblée réagir de la sorte. Qui pourrait leur en vouloir? Personne ne peut pardonner au meurtrier d’un être qui nous est cher. Certainement pas après le sadisme inhumain dont il avait fait preuve.

 

Le prêtre fut sous le choc lorsqu’il se rendit compte qu’un trait commun unissait la douzaine de personnes qui avait gardé le silence. Ils étaient tous très grands. Anormalement grands.

       

Il avait cru remarquer que certaines personnes étaient de taille imposante, mais comment avait-il pu être aussi distrait? Il était habitué à regarder les individus d’un angle désavantagé dû à sa petite taille, mais ce groupe était vraiment imposant.

 

La plus petite personne était la veuve qui mesurait un peu plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Tous les autres dépassaient largement les deux mètres. Le plus grand, un homme d’origine africaine, était certainement un joueur professionnel de basket-ball. Un autre, aux traits asiatiques, aurait aisément pu être un lutteur sumo à en juger par son poids qui s'approchait sûrement de celui d’un jeune éléphant. Les autres, pour leur part, ressemblaient à ces lutteurs professionnels que l’on voit à la télévision, se projetant du troisième câble pour atterrir sur leur adversaire avec le fracas du tonnerre. Celui qui se tenait près de la jeune veuve se détachait du groupe par son âge avancé et son air de noblesse. Il était un homme imposant, non seulement par sa taille, mais surtout par son regard.

 

Le seul trait commun qui semblait unir ce groupe était leur grandeur phénoménale. Leur grandeur anormale, et leur silence…

 

Le prêtre continua :

«… à ceux qui nous ont offensés… »

 

        Et tout aussi soudainement qu’ils avaient arrêté de prier, ils reprirent tous ensemble :

«… ne nous soumet pas à la tentation, mais délivre-nous du mal. »

 

Le prêtre hésita quelques secondes puis prononça :

-   Amen ! et il ajouta pour conclure : Que l’âme de notre frère Richard trouve la paix et le repos éternel !

-         Ainsi que la justice qu’il mérite, ajouta le patriarche du groupe.

 

Le groupe répondit d’une seule voix forte et déterminée :

-         Amen!

Puis, d’une voix basse et hésitante, le prêtre le répéta lui aussi.

 

Alors, tous défilèrent devant le vieil homme et la veuve leur offrant leurs condoléances et leur réconfort. Voyant que le pasteur se dirigeait vers sa voiture, le patriarche s’excusa et alla à sa rencontre.

-         Merci mon Père pour cette belle cérémonie. Mon fils l’aurait grandement appréciée.

 

-         Ce n’était pas que mon devoir, mais un plaisir, si on peut parler ainsi, de vous accompagner vous et votre  belle-fille dans ces moments difficiles. Est-ce que ce sont les autres membres de votre famille ? demanda-t-il en pointant le groupe qui était près de la veuve.

 

Le vieil homme se retourna et les regarda à son tour. Un homme de race noire, un asiatique, un rouquin et tous les autres qui n’avaient visiblement aucun point en commun. Rien ne pouvait mener à cette conclusion, à l’exception de leur taille gigantesque. Il regarda à nouveau le curé.

 

-         Bien sûr !  Vous avez l’œil ; ce n’est pas tout le monde qui voit la ressemblance. Merci encore !

 

Le pasteur embarqua alors dans sa voiture et démarra. Il quitta le cimetière, jetant dans son rétroviseur un dernier regard à ce groupe tout à fait surprenant.

 

      Le vieil homme alla retrouver sa belle-fille qui était maintenant seule et immobile, telle une statue devant la fosse. Il la prit par les épaules afin de la diriger vers la limousine noire qui les attendait.

 

-         Viens Sylvia !

-   Vous avez vu ce qu’ils lui ont fait ? Vous avez vu? Ajouta-t-elle

-         Oui Sylvia ! J’ai vu ! Ils le paieront, tu en as ma parole!

-         Vous savez qui? demanda-t-elle

-   Non, pas exactement… Tu sais ce que je veux dire…

-         Oui…Non… je ne sais plus…

Et elle fondit en larmes.

 

Il la prit par le bras et la dirigea vers la voiture. Elle se laissa choir sur la banquette  arrière et le vieil homme ferma la portière. Il se dirigea vers l’autre côté du véhicule pour y prendre place lorsqu’il fut interpellé par le rouquin du groupe accompagné des autres colosses :

 

-         Monsieur !

-         Oui, Thomas qu’est-ce qu’il y a ?

-         Nous le vengerons, on vous en fait le serment.

-         Merci ! Mais je vais m’en charger personnellement.

-         Nous désirons aussi savoir… Lequel d’entre nous recevra son jonc ?

-         Ce n’est ni le lieu, ni le moment pour cela ! dit-il d’un ton final.

-         Oui mais…

 

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que le grand irlandais ne touchait plus le sol, soulevé de terre par la main puissante du vieil homme qui était serrée autour de sa gorge. Il lui jeta un regard foudroyant avant de fixer chacun des membres du groupe individuellement. Puis il le posa par terre.

 

-         J’ai dit que ce n’était pas le moment !

 

-         Désolé monsieur, dit un autre membre du groupe.

 

Puis, chacun son tour, ils se mirent à murmurer des excuses en regardant le sol avec respect et crainte, à l’exception de celui qui lévitait quelques secondes auparavant, n’ayant pas encore retrouvé l’usage de ses cordes vocales.

 

Le vieil homme prit alors place dans la limousine qui partit aussitôt. Le chauffeur, ayant été témoin de la scène, était heureux de quitter la bande de gorilles le plus rapidement possible. Craignant toujours pour sa sécurité avec ce vieux monstre assit sur la banquette arrière de son véhicule, il leva la cloison entre les deux sections, qui sert habituellement à assurer l’intimité de ses passagers, afin de se protéger lui-même.

 

Sylvia avait le regard absent, elle semblait être dans un autre monde.

 

-         Nous allons passer chez toi pour aller chercher tes bagages. Tu demeureras chez moi pour quelques temps.

-         Non, dit-elle à voix basse.

 

Il la regarda, avec un air interrogateur :

 

-         Qu’as-tu dit Sylvia? Je n’ai pas compris.

-         J’ai dit NON ! répondit-elle d’une voix plus ferme.

-         Que veux-tu dire non ? Non à quoi ?

-         Non, je n’irai pas vivre avec vous, lui dit-elle en soutenant son regard. Non, je ne crois pas à vos histoires ou à vos légendes. Non, je ne crois pas en Dieu ni au Diable. Non, non, non, non, non …

-         Sylvia ! Je n’ai plus que toi … dit-il tendrement. Et toi tu n’as plus que moi. Qui te protègera maintenant?

 

Elle lui lança un regard perçant :

 

-         Vous allez me protéger comme vous avez protégé Richard ? Même votre fils n’a pu se défendre contre eux !

-         Alors tu reconnais qu’ils existent…

-         Non !

-         Alors qui aurait pu faire cela à mon fils? Personne ne pouvait se tenir devant lui!

Il était invincible ! Il était l’Ultime Guerrier !

-         Vous et votre mentalité belliqueuse. C’est cela qui l’a tué ! C’est de votre faute s’il est mort ! Je ne veux plus vous voir, plus jamais !

-         Calme-toi Sylvia. Tes paroles dépassent ta pensée. Demain tu y verras plus clair.

-         Demain je serai partie !

-         Partie ? Mais où ? demanda-il perplexe

-         Vous ne le saurez pas ! Personne ne le saura.

-         Tu ne vas pas te cacher pour le restant de ta vie ?

-         Oui ! S’il le faut.

 

Ils restèrent silencieux pendant un long moment. Puis il sortit de la poche intérieure de son veston un jonc en or arborant un mystérieux symbole. Il le fit miroiter devant lui et le compara à celui à son propre doigt. Les deux anneaux étaient identiques. Il se tourna vers sa belle-fille et le mit dans sa main.

 

-         Très bien, dit-il, j’accepte ta décision. Mais à une seule condition … Que tu portes cette bague et que tu ne l’enlèves jamais.

-         Mais … c’est le jonc de Richard ! Que faites-vous avec ?

-         Je l’ai repris avant que les policiers n’arrivent.

-         Je me demandais où il était passé. Il ne faisait pas partie des objets que j’avais récupérés à la morgue.

-         Promets-moi que tu le porteras toujours, insista le vieil homme.

-         Pourquoi ? demanda-t-elle

-         Pour donner l’illusion à un vieux fou qu’il te protègera.

-         Très bien, mais seulement parce qu’il appartenait à Richard.

Et elle l’enfila à son annulaire droit. Le bijou, un peu trop grand, sembla s’ajuster de lui-même à la taille du doigt de son nouveau propriétaire, à l’insu de celle-ci.

 

La limousine s’arrêta devant la maison de Sylvia. Le chauffeur débarqua et vint lui ouvrir la portière. Elle regarda leur nid d’amour réalisant qu’elle ne pouvait plus y vivre. Un souvenir trop douloureux s’y rattachait. C’est ici qu’elle avait retrouvé le cadavre de son mari.

 

-         Sylvia, souviens-toi que je t’aime comme ma propre fille.

-         Oui je le sais.

Elle débarqua de la voiture et regarda cette dernière s’éloigner sous les flocons de neige qui commençaient à tomber.

-         Vous êtes maintenant seul … dit Sylvia à haute voix.

Mais pas moi ! Ajouta-t-elle en se flattant tendrement le ventre.

 

tatoo

 

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